Y mettre le feu : Sasha Velour et Travesty à Montréal
Sasha Velour est passée à Montréal hier soir avec Travesty, sa troisième tournée, et le spectacle confirme ce que ses deux précédents laissaient juste deviner : elle est en train de se bâtir une vraie œuvre théâtrale qui utilise le drag comme moyen, pas juste des revues de drag déguisées en théâtre. Ça dure quatre-vingts minutes sans entracte, et Travesty laisse tomber le côté autobiographique de son show de 2023, The Big Reveal Live Show, pour quelque chose de plus ambitieux : une traversée de l’histoire queer accrochée à des figures de résistance qui reviennent. Le fil conducteur, c’est une seule idée suivie à travers les siècles : une sorcière brûlée dans un champ, un clown qui bâtit un théâtre, les gens d’un bar gay clandestin qui se soulèvent contre la police. Velour les incarne chacun à son tour, et l’idée de départ: que la persécution, la révolte et le camp, c’est le même cycle qui se transmet, comme un costume qu’on se passe, donne au spectacle une colonne vertébrale que la plupart des shows de drag n’essaient même pas d’avoir.
Ce qui fait que ça marche, c’est la mise en scène, qui traite le lip-sync pas comme de l’imitation mais comme un vrai moyen de transformation. Velour a toujours compris que le spectacle et le sens n’ont pas à se nuire, et ici son équipe de création construit un monde assez dense pour porter tout ce poids historique sans jamais tomber dans le cours magistral. Les reveals qui l’ont rendue célèbre à Drag Race sont encore là, mais intégrés dans quelque chose de plus large : un costume ne tombe pas juste pour faire applaudir, il marque le passage d’une vie à une autre. Et de la voir changer de tenue en quelques secondes, la transformation devenant une partie du récit au lieu d’être une coupure, c’est là qu’on comprend le mieux à quel point elle maîtrise la mécanique de son propre spectacle. La scène de la sorcière qu’on brûle, c’est celle qui m’est restée: l’image la plus sombre du show, jouée avec un calme qui tranchait avec les paillettes partout ailleurs, et le vrai sommet émotif de la soirée.
Le risque, avec un spectacle aussi chargé d’idées, c’est que le message prenne le dessus sur le plaisir. « En partie performance, en partie histoire, en partie appel à l’action », c’est beaucoup à demander à un public en même temps. Mais Travesty mérite son ambition, et y arrive justement par le contrôle du ton : le spectacle passe tout en fluidité du tragique au drôle au carrément éblouissant, sans jamais laisser un registre s’installer assez longtemps pour devenir lourd. C’est cet équilibre-là qui empêche le poids historique de virer au sermon: la révolte de la scène du bar, la comédie absurde du clown, l’horreur tranquille de la sorcière, tout ça tenu dans les mêmes quatre-vingts minutes. Le monde est ressorti pas avec une thèse, mais avec des images, et c’est ça le tour de passe-passe au cœur de tout son projet : elle fait passer l’histoire en douce sous les paillettes, et tu ne réalises pas tout ce que tu as absorbé avant que les lumières se rallument. À voir la soirée d’hier, la performeuse la plus sérieuse intellectuellement du drag est aussi encore une des plus simplement captivantes à regarder.
Journaliste et photographe : Thomas Mazerolles