Des riffs cathartiques aux harmonies acadiennes : le son de l’unité In Flammes + Grimskunk + Swollen Teeth + Rouge Pompier + Salebarbes
Du feu suédois à la lumière acadienne
Le ciel ne savait pas trop sur quel pied danser ce soir. Des éclaircies lumineuses alternent avec des averses en douce perfidie, transformant les abords de la place Georges-V en terrain de glisse pour Doc Martens. Mais il en fallait plus pour décourager les fans de gros riffs et de cris cathartiques. Armés de capuches, de bières et d’une détermination à toute épreuve, ils ont répondu présents dès les premiers décibels, du côté des scènes Loto-Québec et SiriusXM.
C’est Rouge Pompier qui a ouvert les hostilités. Avec leur duo guitare-batterie déjanté et leur sens du spectacle pas piqué des vers, ils ont balancé une performance aussi absurde qu’efficace. Gags visuels, jeux de lumière, intros et refrains crasseux : la recette fonctionne toujours. Même les sceptiques se sont surpris à hocher la tête, puis à chantonner les couplets les plus tordus. Un warm-up joyeusement bordélique.
Swollen Teeth, groupe mystérieux aux allures de Slipknot, a ensuite plongé la place dans une noirceur rugissante. Produits par Sid Wilson (DJ de Slipknot) et Ross Robinson, les quatre musiciens masqués entretiennent le flou sur leur identité. Le chanteur Megaa, aussi DJ, s’est adressé à la foule en français, alimentant les rumeurs : et si c’était Wilson lui-même sous le masque ? Similitudes vocales, gestuelles, techniques… la théorie gagne du terrain.
Mais le résultat, lui, a déçu. Très vite, la comparaison avec Slipknot a viré au désavantage. Scéniquement comme musicalement, beaucoup y ont vu une copie sans l’âme ni la puissance de l’original. Malgré une volonté manifeste de tout arracher, le groupe a peiné à créer une vraie connexion. Du réchauffé, selon les festivaliers en première ligne. Et ce soir, le hardcore n’a pas réussi à mordre.
Grimskunk, piliers de la scène alternative québécoise, ont ensuite renversé la vapeur. Punk, métal, reggae, franc-anglais… Leur set était un buffet sonore libre-service, mais pas seulement. Le groupe a surtout livré un spectacle profondément engagé, fidèle à sa réputation. Franz Schuller, au chant, portait un chandail à l’effigie de la Palestine, et n’a pas hésité à prendre position en dénonçant la situation à Gaza. Let’s Start a War , Gros tas d’marde, America Sucks… chaque morceau sonnait comme un appel à la conscience collective. Avant d’interpréter Don’t Hide, Franz l’a même présenté comme une chanson « antiraciste » en découpant chaque syllabe, histoire que le message passe clair et net.
Renforcé par Martin Dupuis (Groovy Aardvark) comme troisième guitariste, le line-up du soir n’avait rien de nostalgique. 37 ans après leurs débuts, Grimskunk a toujours la rage. La foule, d’abord remuée par les riffs, s’est laissée embarquer dans ce cri de révolte collectif. En guise de conclusion, le groupe a scandé Free Palestine à pleins poumons.
Puis est venu In Flames, et le ton a changé du tout au tout. Le groupe suédois a conclu en force sa tournée mondiale de l’album Foregone (2023), devant un public dense, prêt à braver la pluie et le froid jusqu’à la dernière note. Québec servait ici de point final à un chapitre intense de leur tournée, et les fans le savaient.
Même s’il ne reste aujourd’hui aucun membre fondateur dans la formation, la machine In Flames tourne à plein régime. Les vétérans Anders Fridén (chant) et Björn Gelotte (guitare), présents depuis 1995, sont désormais accompagnés de trois musiciens américains au pedigree bien établi : Chris Broderick (ex-Megadeth) à la guitare, Liam Wilson (The Dillinger Escape Plan) à la basse et Jon Rice (ex-Job For a Cowboy) derrière les fûts. Ensemble, ils forment une formation redoutablement efficace.
Le concert a été une véritable démonstration de force, naviguant entre metalcore, death metal mélodique et metal alternatif. Des titres comme Cloud Connected, The Quiet Place ou Take This Life ont retenti, appuyés par un visuel dystopique et une mise en scène millimétrée. Peu bavard, Fridén a laissé la musique parler d’elle-même, porté par une présence magnétique et une voix toujours aussi tranchante.
Pendant ce temps, il fallait bien faire un détour du côté de la scène Bell. C’est toujours un peu cruel, ces soirs où deux scènes proposent des moments forts en parallèle, et où l’on aimerait se dédoubler. Mais difficile de résister à l’appel de Salebarbes, tête d’affiche de la soirée avec une carte blanche bien méritée. Le groupe avait transformé les Plaines en grande veillée acadienne chaleureuse.
Nous sommes arrivés pile au moment où Kevin McIntyre contait une anecdote, juste avant de lancer Tite gomme. Le public riait, déjà conquis, et a enchaîné les paroles comme une chorale de festival.
Un peu plus tard, l’émotion a pris le relais avec une portion acoustique magnifiquement orchestrée, marquée par la présence d’un quintette de cuivres et d’un chœur féminin, Les Dames de tchoeur. Sur Un autre soir ennuyant et La rivière, les voix des quatre dames se sont unies à celles des cinq gars de Salebarbes dans une harmonie bouleversante. Les portables levés dessinaient alors une mer de lumières tremblantes. Frissons garantis.
Pour enrichir encore cette carte blanche, Zachary Richard, Machine de Cirque et Les Hay Babies sont tour à tour montés sur scène, ajoutant chacun une touche personnelle. Le moment partagé avec Zachary Richard a été particulièrement fort : L’arbre est dans ses feuilles et Travailler c’est trop dur ont été chantées en chœur par tout le public. Des morceaux qui résonnent comme des hymnes, portés par une voix qui traverse les générations.
Mention spéciale aussi aux Hay Babies, qui ont prêté leur voix à C’est la vie, une reprise irrésistible du classique You Never Can Tell de Chuck Berry.
Une succession de moments forts qui ont transformé cette Carte Blanche en véritable célébration collective.
Auteure et photographe :
In Flammes, Swallow Teeth, Rouge Pompier : Sandra Léo Esteves
Auteure Salebarbes : Nadine Douville
Photographe Salebarbes : Marc-Antoine Hallé
