Patrick Watson + Klô Pelgag + Bertrand Belin

Il existe plusieurs façons de prendre possession des plaines d’Abraham. Certains artistes les font crier, danser ou bondir jusqu’à en faire trembler le sol. Patrick Watson, lui, les a plongées dans le silence.

Un silence attentif, chargé de souvenirs et d’émotions. Celui d’une foule qui n’était pas simplement venue assister à un spectacle, mais écouter chaque note et ressentir pleinement ce qu’elle réveillait.

Dès son arrivée, Patrick Watson a pris possession de la scène avec une facilité désarmante. Il n’a pas eu besoin d’élever la voix ni de multiplier les artifices pour attirer l’attention. Sa présence, son piano et les premières notes ont suffi. Et dans la foule, le calme était impressionnant.

Les festivaliers étaient là pour écouter. On le sentait dans leur attitude, dans leurs regards tournés vers la scène et dans cette retenue presque inhabituelle sur un site aussi vaste. Chacun semblait entretenir sa propre histoire avec la musique de Patrick Watson.

Le contraste avec la soirée d’ouverture menée par Limp Bizkit était saisissant. Quelques jours plus tôt, les Plaines étaient traversées par les cris, les sauts et l’énergie du groupe américain. Cette fois, le même espace semblait retenir son souffle.

Comparer les deux spectacles peut paraître audacieux, tant leurs univers sont éloignés. Pourtant, ils démontrent chacun à leur façon la force d’un artiste capable de mener une foule immense là où il le souhaite. Limp Bizkit avait provoqué une véritable décharge collective. Patrick Watson a créé une intimité presque impossible au milieu des Plaines.

Here Comes the River, au cœur de l’émotion

C’est pendant Here Comes the River que cette émotion est devenue particulièrement visible. Dans le public, certains visages se sont fermés, d’autres se sont embués. Des festivaliers se sont enlacés, comme si la chanson venait toucher une histoire qu’eux seuls pouvaient comprendre. D’autres demeuraient immobiles, entièrement absorbés par ce qui se déroulait devant eux.

Au milieu de la foule, le trampoline qui intriguait depuis le début de la soirée a enfin révélé sa fonction. Un acrobate y a présenté un numéro spectaculaire, s’élevant dans les airs avant de retomber et de reprendre son mouvement. Son corps semblait lutter avec la gravité, disparaissant puis réapparaissant au-dessus des têtes.

Associée à la musique de Patrick Watson, cette performance aérienne ajoutait une nouvelle dimension à la chanson. La scène, le public et l’acrobate ne formaient plus qu’un seul tableau.

Il était difficile de savoir où regarder : vers Patrick Watson et ses musiciens, vers la silhouette qui surgissait dans les airs ou vers les visages bouleversés autour de nous.

Un silence qui en rappelait un autre

La dernière fois que nous avions vu les Plaines atteindre un tel degré d’attention, c’était en 2024, devant Alexandra Stréliski. La pianiste avait elle aussi réussi à transformer ce lieu gigantesque en un espace profondément intime.

Deux ans plus tard, Patrick Watson accomplissait à son tour ce rare exploit : faire taire les Plaines sans jamais avoir à leur demander le silence.

Et ça, au Festival d’été de Québec, c’est presque plus impressionnant qu’un mur de flammes.

Entouré de son orchestre, Patrick Watson a également accueilli les invités de sa Carte blanche : La Force, Martha Wainwright, Hohnen Ford, Simon Angell, Klô Pelgag et Les Louanges.

Les artistes entraient dans l’univers de Watson avec naturel, enrichissant les arrangements et les harmonies tout en apportant leur propre sensibilité.

Patrick Watson a, en quelque sorte,  apprivoisé les plaines. Même dans les moments les plus imposants visuellement, l’émotion demeurait au centre de tout. Au terme de cette Carte blanche, il restait l’impression d’avoir vécu quelque chose de précieux : un spectacle capable de réunir une foule immense tout en donnant à chacun la sensation que certaines chansons lui étaient personnellement destinées.

Klô Pelgag, fabuleuse sans en faire trop

Avant la douceur de Patrick Watson, Klô Pelgag avait déjà fait entrer les Plaines dans un monde où tout pouvait arriver.

Elle a lancé un petit « Salut Québec! » tout tranquille, sans grand cri ni entrée tonitruante. Un salut simple, et absolument adorable. Elle n’avait de toute façon pas besoin d’en faire davantage. Dès les premières minutes, son imagination allait prendre toute la place.

Accompagnée de ses musiciens, Klô Pelgag évoluait au milieu de plusieurs pianos mobiles. Les instruments étaient déplacés continuellement sur la scène, comme si leur disposition répondait à l’humeur du moment. Les artistes jouaient parfois à distance les uns des autres, avant de rapprocher les pianos et de former un petit groupe au centre.

La scène se transformait ainsi au fil des chansons. Rien ne semblait définitivement installé. Les musiciens construisaient leur environnement pendant le spectacle, avec une liberté qui donnait à l’ensemble un caractère vivant.

Le regard de Bébé Kiwi

L’un des moments les plus tendres est survenu lorsque Klô Pelgag a invité sa fille, surnommée Bébé Kiwi, à venir chanter avec elle la chanson qu’elle lui a dédiée.

Caméra en main, la petite filmait sa maman pendant que les images étaient projetées en direct sur les écrans géants. Le public découvrait l’artiste momentanément à travers le regard de sa fille.

La scène était touchante, spontanée et franchement trop mignonne. Ce petit dispositif apportait une intimité étonnante au milieu d’une production aussi imposante. Durant quelques instants, la grande Scène Bell ressemblait presque à un album de famille ouvert devant des milliers de personnes.

Mais Klô Pelgag n’allait évidemment pas passer toute sa prestation sagement installée derrière ses instruments. À un autre moment, elle est montée sur les épaules d’un membre de la sécurité et s’est faufilée au milieu de la foule tout en continuant d’interpréter sa chanson. Perchée au-dessus des festivaliers, elle avançait entre les spectateurs avec un naturel presque déconcertant. Avec elle, même les idées les plus improbables semblent parfaitement logiques.

Klô Pelgag a également remercié le Festival d’été de Québec pour son invitation, en rappelant avec humour les circonstances de sa dernière participation. En 2012, elle s’était produite au carré d’Youville à 13 h. Cette fois, elle se retrouvait sur la Scène Bell.

« On a upgradé! », a-t-elle lancé en riant.

Le public a évidemment accueilli la remarque avec beaucoup d’enthousiasme. Le changement d’échelle était considérable, mais Klô Pelgag conservait cette simplicité qui rend sa présence si attachante.

Visuellement inventive, musicalement généreuse et toujours un peu imprévisible, elle a quitté la scène sous une impressionnante vague d’applaudissements. Un succès amplement mérité pour une artiste qui réussit à créer un univers spectaculaire sans jamais perdre sa proximité avec le public.

Bertrand Belin, les mots jusque dans les gestes

En ouverture de soirée, Bertrand Belin a installé une ambiance bien différente.

Sa voix grave pouvait parfois rappeler celle d’Alain Bashung, particulièrement dans sa manière de laisser les mots s’étirer et de faire vivre les silences. Mais Bertrand Belin possède un langage scénique bien à lui.

Il semblait complètement immergé dans son propre monde, légèrement perché, mais toujours fascinant à observer. Chez lui, les mots ne s’arrêtent pas au texte. Ils se prolongent dans tout son corps.

Ses mains, ses bras, son regard et ses changements de posture accompagnaient continuellement les chansons. Tantôt immobile et presque détaché, tantôt les bras largement ouverts ou le corps renversé, il donnait l’impression de modeler physiquement chaque phrase.

« Si vous partez en transe avec nous, vous pourrez passer un bon moment », a-t-il lancé aux festivaliers.

L’invitation résumait parfaitement sa proposition. Pour apprécier Bertrand Belin, il fallait accepter d’entrer dans sa bulle, de suivre ses détours et de ne pas chercher à tout expliquer.

Il joue avec les mots, leurs sonorités et les images qu’ils font naître. Sa gestuelle devient alors une autre forme de langage, parfois théâtrale, parfois étrange, mais toujours profondément liée à son interprétation.

Sans mise en scène démesurée, Bertrand Belin a réussi à imposer une entrée en matière atypique et intrigante, idéale pour ouvrir une soirée consacrée à des artistes capables de repousser les frontières entre la chanson, l’image et le spectacle vivant.

Auteure et photographe : Sandra Esteves