Deftones au Centre Vidéotron : une messe sonore entre rage et poésie @ Québec
Deftones + Phantogram + Barbarian Of California
En ce premier dimanche de septembre, le Centre Vidéotron s’anime progressivement. Au parterre, une foule dense et fébrile s’agite déjà, alors que les gradins se garnissent à un rythme plus mesuré, laissant présager une salle bientôt conquise.
Dans le panthéon du nu metal, il y a KoRn, Limp Bizkit, Linkin Park… et bien sûr Deftones. La dernière fois que j’avais vu Deftones, c’était au Bikini, salle mythique de Toulouse, le 11 décembre 2010. J’en étais ressortie conquise, persuadée d’avoir assisté à quelque chose de rare. Depuis, le groupe a pris du grade, multipliant les tournées et les albums, jusqu’à devenir une référence incontournable du métal alternatif. Quinze ans plus tard, les retrouver à Québec, sur la scène du Centre Vidéotron, a quelque chose de nostalgique.
Cette escale fait partie de leur tournée mondiale Ohms 2025, qui célèbre autant leur dernier album que leurs grands classiques. Un retour attendu, qui attire ce soir un public intergénérationnel, prêt à vivre l’intensité d’un groupe qui a toujours su réinventer ses concerts en les transformant en expériences immersives.
Rescapés d’une époque longtemps décriée, ils sont pourtant plus vivants que jamais.
La soirée s’est ouverte sur une véritable déflagration sonore avec The Barbarians of California. Démarrage en force, riffs nerveux, voix rugueuse et une énergie débordante qui a immédiatement secoué le Centre Vidéotron. Leur hardcore-punk abrasif, teinté de sarcasme, a servi de mise en bouche parfaite pour chauffer la foule. Pas de temps mort, juste une claque frontale qui a installé le ton de la soirée.
Quand Phantogram monte sur scène, le Centre Vidéotron tarde encore à se remplir. Dommage, car leur style aurait mérité un public plus dense dès les premières notes, surtout qu’il se marie étonnamment bien avec certains albums des Deftones.
Le duo américain tisse une électro-pop sombre et envoûtante, quelque part entre douceur hypnotique et pulsations inquiétantes. Sarah Barthel, voix cristalline et magnétique, se tient au cœur de cette mise en tension, portée par les textures électroniques et les guitares vaporeuses de Josh Carter.
Pour ceux déjà présents, c’est une immersion totale, presque un écho anticipé de la mélancolie lumineuse que Deftones déploie dans ses moments les plus atmosphériques. Trop beau pour n’être qu’un simple prélude, Phantogram a offert un set qui aurait mérité d’être vécu par une foule déjà au complet.
Pendant l’intermission, je suis allée à la rencontre du public. Ce qui frappe, c’est la jeunesse d’une partie de l’audience. Beaucoup n’étaient même pas nés lorsque Around the Fur ou White Pony ont marqué l’histoire du métal alternatif.
Un jeune me confie : « J’ai découvert grâce à mon père ». Un autre ajoute : « Moi c’est mon frère, mais je préfère les premiers albums comme Around the Fur ». Plus loin, une spectatrice m’explique avec enthousiasme : « J’ai découvert il n’y a pas longtemps en regardant la programmation du Centre Vidéotron et j’ai accroché de suite. J’étais contente d’avoir des places pour mes chums et moi ».
Entre héritage familial et découvertes récentes, Deftones réussit à rassembler plusieurs générations autour d’un même son, preuve de leur influence toujours vivace.
Deftones ne perd pas de temps. Dès Be Quiet and Drive (Far Away), le Centre Vidéotron explose. Cris, bras levés, poings serrés, tandis que Chino Moreno esquisse un large sourire : il est heureux d’être là, et ça se voit. Derrière lui, l’écran géant s’embrase de projections vidéos, mélange d’images abstraites, de paysages distordus et de flashs hypnotiques. Une scénographie sobre mais puissante, qui accentue la sensation d’immersion.
Le groupe enchaîne immédiatement avec My Own Summer (Shove It), l’un de ses hymnes les plus abrasifs, puis My Mind Is a Mountain et Tempest, qui posent un équilibre parfait entre rage et atmosphère. La machine est lancée. Swerve City, Digital Bath et Rocket Skates viennent soulever la foule dans un bloc massif et imparable. Chaque riff déclenche une vague, chaque montée en intensité fait vibrer l’aréna.
La tension redescend un instant avec Sextape, avant l’impact brutal de Around the Fur et Headup, qui transforment le parterre en champ de bataille. Entombed et Hole in the Earth replongent ensuite la salle dans une moiteur électrique. Gros coup de cœur pour Entombed, d’une intensité magnifique, avec des décibels poussés à l’extrême, presque assourdissants mais parfaitement fidèles au style unique des Deftones.
La suite enchaîne les moments forts : Infinite Source, puis l’incontournable Change (In the House of Flies), repris en chœur par toute la salle, avant un Genesis d’une puissance implacable. C’est alors que Phantogram rejoint le groupe pour Milk of the Madonna. Sur l’écran, une danseuse étoile évolue dans un décor semi-apocalyptique aux tons roses. Le public allume ses téléphones, transformant l’aréna en ciel étoilé. Sarah Barthel et Chino livrent un duo d’une justesse troublante, leurs voix se mariant parfaitement.
Pas de temps pour souffler : Cherry Waves et You’ve Seen the Butcher relancent l’intensité, avant la séquence finale. Engine No. 9 et 7 Words font basculer le Centre Vidéotron dans une transe furieuse. Moshpits, cris, déferlantes d’énergie. Pas de rappel, mais personne ne s’en plaint. Deftones a livré une prestation qui confirme son statut de groupe culte.
Seul véritable bémol à souligner : le mixage son n’était pas toujours bien équilibré. À certains moments, le volume devenait littéralement assourdissant, surtout pendant les passages les plus intenses. Les basses vibraient parfois de façon excessive, au point de noyer certaines subtilités des compositions. Une balance plus maîtrisée aurait sans doute permis d’apprécier davantage les nuances dont le groupe est capable.
Bien que le Centre Vidéotron n’affichait pas complet, la foule était terriblement réactive, répondant aux élans de Chino Moreno et aux projections monumentales qui habillaient la scène. Pour certains chanceux ou stratèges, l’aubaine était presque indécente : des billets dénichés à 27 $ sur les sites de revente, une fraction dérisoire du tarif officiel, et des surclassements spontanés vers les sections inférieures, plusieurs zones demeurant désertées. Preuve que la vente n’a pas été aussi fulgurante que pour KoRn, attendu prochainement au même endroit.
Du hardcore abrasif de Barbarians of California à l’électro-pop hypnotique de Phantogram, la soirée avait déjà pris des allures de voyage contrasté. Mais c’est bien Deftones qui a scellé l’instant, transformant le Centre Vidéotron en une véritable cathédrale sonore.
Quinze ans après mon dernier Deftones à Toulouse, le constat est clair : le groupe n’a rien perdu de sa puissance, au contraire, il a gagné en ampleur et en intensité raflant au passage de nouveaux fans. Clairement une de ces soirées où les absents ont eu tort.
Set list : Be Quiet and Drive (Far Away), My Own Summer (Shove It), My mind is a mountain, Tempest, Swerve City, Digital Bath, Rocket Skates, Sextape, Around the Fur, Headup, Entombed, Hole in the Earth, Infinite Source, Change (In the House of Flies), Genesis, Milk of the Madonna, Cherry Wave, You’ve Seen the Butcher, Engine No. 9, 7 Words
Auteure et photographe : Sandra Léo Esteves