Carl Cox, en bref, est une icône britannique de la tech-house. En 1989, il trouve la formule magique : mixer sur 3 platines, ce qui forge la légende et lui vaut son surnom de Three-Deck Wizard. De 2001 à 2016, il garde une résidence au Space à Ibiza. Il clôture sa dernière saison avec un set historique de 9h et devient ainsi l’un des derniers DJs à se produire au Space, élu meilleur club du monde. Aujourd’hui, le Space est devenu le Hï, désormais plus grand club du monde. Ibiza, grâce à la liberté totale permise par l’époque, l’éclectisme des publics et l’amour de la musique house, est, durant 15 saisons, son terrain de jeu favori.

En 2022, le magicien aux 3 platines affirme « Je ne suis plus DJ. Je suis artiste désormais. ». En effet, il prend un tournant hybride et décide de jouer de la musique live, notamment grâce à des boîtes à rythmes et des impros.

Ce qui rend Carl Cox unique est sa manière de montrer son héritage UK rave, qu’il érige quasiment en éthique musicale. Jouer sur 3 platines en même temps est évidemment une compétence technique mais c’est avant tout une philosophie de mix. Il superpose plusieurs couches rythmiques (percussions, basses, vocals), crée une densité continue, sans « trous » et maintient un flux permanent. C’est dans cet assemblage que l’on retrouve l’éthique rave : donner à son public une expérience immersive, où la progression du set se vit de manière collective et énergétique.

Carl Cox a toujours insisté sur le fait qu’il ne jouait pas pour lui, mais pour ce qu’il se passait sur le dance-floor. Il ne cherche pas à montrer sa technique, mais se met au service du flux collectif et s’adapte à la réaction de sa foule. C’est parce qu’avant de s’identifier comme un artiste, il s’identifie comme un clubbeur. Avant son concert un ami m’a confié que c’était le seul DJ qu’il pardonnait de parler au micro. Carl Cox est un entertainer et sait précisément contenter son public. Oh yes oh yes !!!

Aujourd’hui, ce qui le distingue, c’est le fait qu’il ait tout expérimenté. Après avoir commencé sur vinyles, continué sur CDJ, il se met depuis quelques années à l’impro live. Utiliser des séquences, des machines, des re-synthèses de ses propres tracks lui permet de prendre des risques. Quand on y pense, c’est un geste quasi punk : il est à la recherche d’énergie brute.

Je l’ai manqué à Ibiza cet été, alors je suis heureuse de le voir à Montréal, sur ce qui est probablement, le dernier week-end chaud de l’année.  Comme il sait tout faire et s’adapte à son public, j’aurais aimé avoir un point de comparaison, car le Carl Cox d’Ibiza ne doit exister que là-bas. Mais je suis quand même contente de pouvoir profiter d’un de ses sets en live.

Lorsqu’il arrive sur scène, il annonce la couleur. Il n’y a aucune rupture avec Chris Liebing et Carl Cox enchaîne sans fade. Pas de reset, juste un geste rave avec un gain d’intensité immédiat. Dès la première track, il assoit sa posture d’entertainer, micro ouvert avec un « Oh yes oh yes Montréal ». La palette est assez ferme sur les 30 premières minutes : peu de mélodie, matériaux percussifs, kicks pointus et bas-médium. Il commence en profondeur avec un son lourd et physique. La scéno est cohérente avec la palette sonore. En ce moment, je suis un peu matrixée par la typographie alors je reconnais la police qu’il utilise pour ses VJs (c’est la CoFo Sans Pixel pour les intéressés). Aussi, j’ai trouvé la police qu’il utilise pour son nom : elle s’appelle StereoFunk.

Au bout de quelques temps, je commence à entendre des notes plus acides et groovy. Ça reste assez techno mais le son commence à devenir de plus en plus abordable. Carl Cox étire la tension en micro-paliers avec de nouvelles superpositions : des drums et l’entrée des hats ouverts. J’avoue avoir cherché ce terme. En le découvrant, je préfère le nom que je lui ai donné dans mes notes : coup de charley électronique. Les percussions deviennent plus dansantes et mon corps plus souple. J’entends les premières notes « club » qui m’amènent doucement à Ibiza.

À partir d’une heure de set, la position est assumée et il bascule en mode club ibicenco. On sent qu’il vient de finir sa saison là-bas mais qu’il voudrait déjà y retourner. J’entends Nueva Yol de Bad Bunny et à ce moment-là, je suis en folie (mes proches savent). C’est un edit maison qu’il intègre dans un set house tropicalisé à souhait. Des sax sur des basses avec un petit fond techno, on est sur une forte densité rythmique : la recette gagnante pour un set grand public assumé. Pour moi, le set est très lisible car le positionnement de Carl Cox est avant tout celui d’un clubbeur. Alors, il joue une musique fédératrice. Je trouve ça normal : Carl Cox est une légende vivante, il ne peut plus se produire dans des petites salles et produire des sets niches. Il est face à une grande foule alors il lui donne ce qu’elle veut entendre.

Le plateau du set est définitivement ibicenco alors, je suis heureuse d’avoir sorti mes tiags pour l’occasion. Carl Cox stabilise le groove, en alternant entre une house très dansante et des couches techno un peu plus sombres. La nostalgie effleure son set, à travers Gipsy Woman de Crystal Waters, mais reste codifiée. La track est enchevêtrée à une rythmique techno pour éviter le kitsch. De temps en temps, j’entends des micros notes de drill, qu’on pourrait rapprocher de la UK rave. Je les prends comme des clins d’œil, qui ne sortent pas le DJ de son narratif club.

Après 2h très denses, Carl Cox commence à nous laisser respirer. J’entends des trous. Il doit tester des enchaînements live et accepte les risques, sans doute car il a perçu une belle énergie de son public. En fin de set, on entend des colorations soul et funk, un peu à la James Brown. Il ancre son closing dans la musique noire, ce qui montre que c’est quand même un DJ qui a commencé avant l’EDM. Qui a commencé à mixer avec des vinyles plus orientés disco, funk et blues quoi.

En fin de compte, on est plus proche d’un club à Ibiza que d’un hangar à Bristol. Carl Cox a réussi à faire ce que beaucoup de DJs ont échoué à réaliser à Piknic : rassembler mais surtout lire une foule. À chaque fois que je vais là-bas, j’entends des gens râler parce que parfois, « c’est trop techno » ou les autres fois, « trop commercial ». Et je suis plus ou moins d’accord. Il manque souvent une essence, un lâcher-prise, un goût de vacances. Et sous couvert d’une technique chirurgicale, Carl Cox a fait taire toutes les critiques en amenant cette essence grâce à la lecture de son public. En fait, être DJ, c’est juste savoir read the room.

Dehors, je me sens vraiment à Ibiza quand c’est la course aux taxis et à celui qui prendra le premier. J’ai des souvenirs du Hï cet été quand je faisais la queue pour rentrer chez moi aux petites heures avec mon frère. Vincent, si tu passes par là j’ai aimé attendre un taxi avec toi même si je savais que je dormirai dans un lit pas confortable. J’ai aimé Carl Cox comme j’aime le petit matin sur les hauteurs d’Ibiza. Voir Es Vedra et entendre les légendes que compte le chauffeur de taxi alors que le soleil se lève. Ses anecdotes sur les roues de voiture de Freddie Mercury, le concert de Pink Floyd dans un club global ou le mariage d’une rockstar sur la plage des hippies. C’est tout ce à quoi je pense en attendant le taxi à Montréal. Merci Carl Cox. Merci la musique assistée par ordinateur et merci les souvenirs de vacances. Quand le bronzage disparaît, il reste encore la house.

Journaliste : Léna Dalgier

Crédit photo: archives Thorium Mag + Carl Cox (Facebook)