TWICE en grand format : production démente, émotions scénarisées @ Centre Bell (Montréal)
Mardi soir, le Centre Bell affichait complet pour la venue de TWICE, preuve de l’ampleur qu’a prise la K-pop à Montréal. Dans la salle, la mer de light sticks pastel et les cris constants donnaient à l’événement une atmosphère presque cérémonielle. Après une introduction vidéo, le groupe a lancé la soirée avec une première séquence efficace. Strategy, SET ME FREE et I CAN’T STOP ME qui installent immédiatement la mécanique du spectacle.
Structuré en plusieurs actes séparés par des interludes, le concert avance ensuite comme une suite de tableaux très contrôlés. La deuxième partie ramenait certains titres populaires comme The Feels et CRY FOR ME, avant une longue section de solos où chaque membre prend brièvement le devant de la scène. La dernière portion s’appuie surtout sur les succès les plus connus : FANCY, What Is Love?, Dance the Night Away pour provoquer la réaction attendue de la foule. Un rappel avec Feel Special et TT viendra conclure une soirée où tout semblait soigneusement programmé pour maintenir l’enthousiasme du public.
Quand la pop devient protocole : TWICE et la liturgie K-pop.
Parce que TWICE au Centre Bell, c’était d’abord une leçon de logistique. Une salle pleine jusque dans les hauteurs, une scène centrale en trois îlots, des passerelles pensées pour que personne ne se sente oublié, et une armée de danseurs qui transforme chaque morceau en tableau. Deux heures nettes, pas de première partie, zéro temps mort côté machinerie. Dans l’échelle du « gros show » contemporain, on est au sommet : lumières chirurgicales, écrans omniprésents, confettis aux bons endroits, et cette précision presque inhumaine qui fait passer un concert pour une production télé en direct.
Le paradoxe, c’est que cette perfection finit par tout uniformiser. Musicalement, beaucoup de titres se confondent, non pas parce que c’est “mauvais”, mais parce que la formule TWICE (pop ultra calibrée, hooks sucrés, drops propres, refrains conçus pour être scandés) se décline à l’infini avec de petites variations. À force, on entre dans une sorte de trance douce : un continuum de mélodies bien rangées qui produit un effet hypnotique, presque zen, comme si le concert était moins une suite de chansons qu’une expérience de flux. On en ressort avec l’impression d’avoir traversé un long tunnel de couleurs pastel, impeccablement éclairé.
Et puis il y a l’autre face du modèle K-pop : le rituel de l’interaction, millimétré lui aussi. Plusieurs pauses, parfois longues, où les huit membres prennent le micro une par une, attendent les cris, relancent les applaudissements, reprennent. Sur le papier c’est du “lien” avec la salle; en pratique, ça ressemble à une mécanique d’affection obligatoire. On n’est pas tant dans la spontanéité que dans le service après-vente émotionnel, cette partie du spectacle où l’authenticité est scénarisée comme un segment du set.
Impossible aussi d’ignorer l’absence de Dahyun, forfait pour raisons de santé (fracture). Le show continue, évidemment. Il doit continuer. C’est là que TWICE devient un symbole plus large que son répertoire : celui d’une industrie qui vend de la proximité, de la perfection et de l’endurance, tout en consommant ses artistes à un rythme qui frôle l’absurde. Les absences à répétition depuis le début de la tournée 2025 font planer la question du surmenage et la réponse, implicite, est toujours la même : on ajuste la chorégraphie, on redistribue les lignes, on sourit plus fort. La machine ne s’arrête pas.
TWICE, formé via l’usine à talents JYP et devenu un des noms majeurs de la troisième génération K-pop, n’a plus rien à prouver en termes de statut. Justement : leur concert montre ce que ce statut coûte. C’est brillant, massif, maîtrisé. Mais derrière la fête, on voit aussi le produit : standardisé, rentable, conçu pour tourner sans accroc, même quand il manque une pièce au tableau. Et c’est peut-être ça, la vraie étrangeté de la soirée : assister à un spectacle spectaculaire, tout en sentant le poids de ce qui le rend possible.
Journaliste: Paul Blondé
Photo fournie par JYP Entertainment, Patrick Beaudry