Je me souviens, il y a un peu plus d’un an, un copain de Rennes me parle de Theodora en me disant qu’il faut monter dans le train maintenant, qu’elle va péter. En septembre 2024, je découvre KONGOLESE SOUS BBL grâce à l’algorithme de ma plateforme de streaming et je comprends ce qu’il me disait quelques mois avant. En novembre 2024, la Theodora Mania s’installe sur les réseaux sociaux. Aujourd’hui, c’est la consécration pour la jeune artiste : elle obtient son premier disque d’or, commence à tourner et sold out 3 dates au Zénith de Paris en quelques minutes. Elle n’a pas 22 ans.

Au début, je voulais écrire cet article sous un angle spécifique. Un angle plutôt politique qui m’aurait permis d’aborder le traitement médiatique de l’artiste ou bien la figure antifasciste qu’elle incarne malgré elle. Dans les médias, elle est comparée à Aya Nakamura, autre artiste noire ayant subi des boycotts et lynchages jusqu’à devenir une star internationale. Artiste que l’on qualifiait de rappeuse juste parce qu’elle est noire. J’espère que Theodora, icône politique malgré elle, n’aura pas un parcours aussi houleux que celui de sa consœur. Cependant, elle s’en sort déjà très bien : le personnage est bien construit, empruntant beaucoup de codes de la pop culture française, notamment des références et des memes Twitter. Theodora, résolument engagée, représente la jeunesse de gauche. En plus, elle a un si gros capital sympathie que même les haters n’y peuvent rien. Avec son personnage de Boss Lady, elle a créé un mouvement, à la manière de Rosalia avec le Motomami ou Charli XCX et son Brat, Theodora incarne ses revendications. Ces angles politiques m’intéressent et permettent de parler de ce nouveau phénomène de la musique francophone, mais on parlerait de la figure de Theodora, pas de sa musique. Et c’est ce qui m’intéresse précisément.

Sa musique est difficile à décortiquer tant elle emprunte à des styles et des genres différents. On entend quelques sonorités congolaises quand elle chante en lingala, mais aussi des rythmes bouyon et des riffs très rock, souvenirs de voyages. Ça permet de me poser la question : peut-on classer un artiste dans un genre comme avant ? Il y a quelques années, les rappeurs et les rockeurs étaient des communautés distinctes et chacun faisait sa musique. Aujourd’hui, tout se mélange et je trouve que ça devient vite réducteur de classer un artiste. Les genres se déconstruisent, si bien que pour moi, il n’y a plus de genres, seulement des courants. J’en ai déjà parlé dans quelques articles mais là, Theodora en est l’exemple flagrant. Elle fait de tout, avec légèreté et humour mais sans prétention. C’est très bien produit, grâce à Jeez Suave, qui est derrière beaucoup de ses sons mais ça ne se prend pas pour autant au sérieux. C’est résolument jeune et chafouin.

En live, c’est indéniable, elle a une voix et sait s’en servir. Theodora est née pour faire de la musique et du spectacle et ça se voit. Malgré les petits problèmes techniques, perceptibles à certains moments (sans doute dus aux arrangements), elle a déjà tout d’une grande. La voix, la présence scénique, le grand sourire : elle enflamme la salle par son charisme. Tout le concert repose sur son énergie, celle de Jeez Suave aux platines et des danseuses. L’enchaînement des morceaux est rapide, ce qui procure une sensation de highlight permanent : on n’a pas vraiment le temps de se poser. Après, en live, beaucoup de ses sons sont très clubs, ce qui explique cette énergie constante.

Elle nous offre des moments plus calmes, notamment avec LES OISEAUX RARES, son feat avec Juliette Armanet. Aussi, depuis son passage sur scène avec Chilly Gonzales, il y a quelques mois, je me la bute à la version piano-voix du morceau Ils me rient tous au nez. Déjà, elle l’a officiellement sorti sur les plateformes, pour mon plus grand plaisir, mais surtout j’ai eu l’occasion de l’entendre en live. J’ai chanté tout du long et ce moment suspendu m’a beaucoup émue.

Sur MON CASQUE, on sent un petit clash avec le reste de sa disco. Chanson très rock en live, elle est bizarrement ancrée dans une période révolue. Comme si Theodora l’avait pensé au collège en 2013 et qu’elle ne l’avait plus touchée depuis. Y’a une essence indescriptible dans sa musique, qui rend presque accro et je pense que c’est comme ça qu’est née la Theodora Mania.

En tant que rédactrice, se confronter au public d’un artiste, c’est aussi un travail. Là, je me suis rendue compte que Theodora, en plus d’être une artiste, est une star. Les gens scandent ses paroles comme des hymnes et ses sons ne marchent pas seulement sur Tik Tok. J’avais eu la même réalisation quand j’avais vu Yamê l’année dernière, aux Francos aussi. D’ailleurs, le public a été une véritable safe space. Je l’ai souvent écrit, mais là, plus que jamais. Y’a des concerts où en venant seule, tu te sens mal à l’aise, celui-ci, pas du tout. J’ai échangé des discussions, des compliments et des sourires et je me suis sentie à ma place. Il y avait un bon nombre d’éventails (oui il faisait chaud, mais pour les non-initiés, ça veut dire beaucoup de personnes de la communauté queer). Montréal a su accueillir la Boss Lady comme il se doit et elle nous l’a bien rendu.

Theodora, incarnée par Lili, est en fait toute une équipe. Bravo à elleux d’avoir créé un monstre. Boss Lady c’est nous toustes, c’est un nouveau courant, peut-être vers un avenir musical radieux. Theodora, je te souhaite un meilleur traitement médiatique qu’Aya, mais le même rayonnement à la fin. T’as fini la mission, réussi les side-quests maintenant.

Journaliste: Léna Dalgier

Crédit photo: Frederique-Menard-Aubin (photos de presse Francos 2025)