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La plupart des entrevues « normales » se déroulent par téléphone, à l’arrière d’une scène, parfois même, plus intime, chez l’artiste lui-même. Mais s’il est un genre musical qui ne fait jamais ce qui est « normal » c’est bien le Métal Noir. En cette belle journée, je quitte donc les vieux remparts de Frontenac où résonnent les premières notes du festival d’été pour aller quelque part entre Québec et Trois-Rivières rencontrer l’âme pensante de Cantique Lépreux. C’est à l’appoint d’une falaise surplombant la rivière Sainte-Anne que commence ma discussion avec Blanc Feu.

Thorium – Pour débuter pourrais-tu présenter rapidement le groupe et la symbolique derrière cet énigmatique Cantique Lépreux ?

Blanc Feu – Le cantique donne un aspect religieux par définition, on pense donc à une musique spirituelle. Pour ce qui est de la lèpre, on parle d’une maladie assez intemporelle, mythique ; on la retrouve autant dans les grands livres anciens qu’aujourd’hui. La rencontre des deux, surréelle, crée l’effet d’une malédiction.

T – Peux-tu nous en dire plus sur la trame de fond de l’album, comment les différentes pièces s’arrangent thématiquement, s’il y a une continuité ?

BF – Une grande partie du projet s’articule autour de notre expérience de la randonnée, été comme hiver. Pour Cendres célestes, c’est l’hiver qui est au centre de l’album. Le thème est peut-être cliché mais l’originalité vient dans la façon de l’aborder. Par exemple, Le froid lépreux reprend des termes liés à la maladie. Les mots essaient de décrire le mouvement du froid, de la neige, de la tempête. Tout est vraiment connecté à cette thématique mais il serait assez vain de chercher une histoire qui relie le tout. Je vois plus l’album comme une anthologie de textes. L’Adieu traite d’un deuil impossible, car il n’y a pas de corps à pleurer, perdu dans la tempête, ne laissant qu’angoisse et inquiétude. Ensuite, c’est l’aspect prédateur de l’hiver qui est abordé dans La meute, ma préférée autant pour le texte que pour l’énergie nécessaire à la jouer. Je retrouve cette sensation en randonnée quand je vais puiser dans mes dernières réserves lors d’une longue expédition. Tourments des limbes glacials a une approche plus spirituelle, amenant l’idée de se perdre dans la tempête, de s’y mélanger, de s’y fusionner. Transis irait plus chercher un aspect politique qui parle de l’état d’émancipation du Québec par rapport à l’Indépendance, comment les gens sont devenus endormis, gelés et immobiles. On pourrait y voir un parallèle avec la phrase de Gilles Vigneault « mon pays ce n’est pas un pays, c’est l’hiver ». L’album se termine avec Le mangeur d’os, où l’hiver est présenté comme une grande créature, un harfang ignoble, un prédateur sans pitié.

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T – Tu as été impliqué dans de nombreux projets par le passé notamment Chasse-Galerie dont la réputation n’est plus à faire sur la scène. Une raison particulière à ce changement de nom ? Qu’est ce qui fait l’unicité de Cantique Lépreux et qui ne collerait pas à tes anciens projets ?

BF – D’abord, on ne parle pas d’un changement de nom, mais bien d’un nouveau projet. Cantique Lépreux respecte certains codes auxquels je n’ai nullement l’intention de me conformer avec d’autres projets. C’est notamment le cas avec Au-delà des ruines, où l’on cherche vraiment à jouer vite, à être brutal et à glisser de la polyphonie dans le Death/Black. Il y a quelque chose d’encore plus surréel dans les textes, de grandes tensions dans l’harmonie, beaucoup de dissonances. Ça ne collerait pas avec Cantique Lépreux qui est plus planant, proche du Black Metal norvégien des années 90. Cantique Lépreux se distingue aussi de Mêlée des Aurores en ce que ce projet s’inspire plus de la musique contemporaine et expérimentale, voire du noise. Un album particulièrement éclaté est d’ailleurs en route. On pourrait parler de l’influence d’Alfred Schnittke, d’Henryk Mikołaj Górecki et de Krzysztof Penderecki dont la musique a d’ailleurs inspiré beaucoup d’introductions glauques et de films d’horreur. Mais c’est vrai que Cantique Lépreux a beaucoup de liens mélodiques avec Chasse-Galerie, sauf que dans ma tête ça se sépare très facilement puisque Chasse-Galerie est le projet de Matrak. Chaque personne a son importance et les influences se recoupent entre les projets, c’est certain, mais je m’occupe plus de la ligne directrice de Cantique Lépreux.

T – Tu parles de nombreuses inspirations mais avec tout ce bagage, comment en vient-on à écrire du Black Metal ?

BF – Je dois me limiter dans ce contexte-là. C’est né de ma passion à essayer de recréer l’atmosphère et la sensation vécues en entendant mes premiers groupes de Black Metal. Je me souviens quand j’ai entendu The Ancien Queen d’Emperor, c’était juste fantastique, tellement caverneux. Le son est vraiment malsain, ça bourdonne, c’est hypnotique… Under a Funeral Moon de Darkthrone est aussi pour moi un des piliers du Black Metal, la première fois que je l’ai entendu j’avais l’impression de mourir, de me décomposer. Ce n’est tellement pas consistant comme son, la production est de l’ordre du spirituel, une scission avec le son Death de la même époque qui essayait d’être lourd, bien produit, avec des guitares stridentes pour des solos éclatés. Et de l’autre côté, le minimalisme de Darkthrone qui est dépouillé, qui glisse entre les oreilles et vient s’infiltrer en toi comme une drogue et te déstabilise. Pour recréer ça avec Cantique Lépreux, je n’avais pas le choix de faire une écriture à contrainte pour ne pas divaguer et rester fidèle à l’esthétique. La base est très spontanée, personnelle, il faut que ça vibre émotivement, que je sois hypnotisé par les pièces.

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T – Le groupe se revendique du Métal Noir Québécois, qu’est-ce que ça représente pour toi ?

BF – C’est une grande confrérie. On est tous motivés par notre passion. On s’encourage les uns les autres, on va voir les spectacles, on improvise parfois ensemble, on se donne des commentaires, on s’aide… Exemple, G. d’Eos nous a donné un solide coup de main pour le mastering de l’album. Ce sont toutes ces choses qu’on partage qui selon moi sont uniques. Sinon, c’est très important de faire connaitre la culture québécoise à travers le Métal Noir, par exemple pour faire réaliser aux gens le combat que l’on mène ici pour l’Indépendance, l’aspect socio-politique que l’on retrouve dans Forteresse ou Chasse-Galerie, l’aspect historique… dans Cantique Lépreux on retrouve la nature sauvage du Québec, mais aussi l’héritage littéraire et poétique. Justement, je suis allé chercher le texte « Paysages polaires » d’un poète méconnu d’ici, René Chopin, que l’on est en train de mettre en musique pour le prochain album. Je cherche aussi de l’inspiration chez les poètes des années 1960-70 comme Denis Vanier avec ses textes subversifs ou encore chez Paul-Marie Lapointe et Fernand Ouellette, c’est quelque chose que je veux partager dans ma musique. Dans le Métal Noir Québécois, il y a cette émancipation-là, cette appropriation du Black Metal norvégien, mais en français. J’ai l’impression que ceux qui écrivent en anglais ont une espèce de nostalgie de certains groupes qui les ont influencés, c’est bien correct mais dans beaucoup de cas, ça reste des gens qui veulent se vendre à la machine qu’est l’industrie du spectacle. Le Métal Noir québécois se fout des modes, des courants.

T – Avec l’effervescence du genre et la multiplication des groupes, comment vois-tu le futur du genre ? Va-t-il supplanter la suprématie scandinave ?

BF – Définitivement pas ! En Europe, il y a les moyens et la configuration géographique pour le faire. Si tu pars en tournée en Europe, c’est facile de traverser une vingtaine de pays en quelques heures de route. Pour nous tout est éloigné et puis jouer en région n’est pas particulièrement reluisant. Faire un spectacle devant cinquante personnes ça peut être vraiment bien, sauf que ça reste trop limité comme public. Par contre, je vois d’un assez bon œil la nouvelle scène ici, donc on va espérer que la relève se pointe aux spectacles.

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T – Après une première rencontre avec le public lors de votre prestation à Québec en ouverture de Forteresse, la grande étape c’est la Messe des Morts, est-ce que l’aspect live est important pour toi ?

BF – Au départ, Cantique Lépreux devait être un projet assez minimal pour être monté sur scène facilement. Pour Chasse-Galerie par exemple c’est plus compliqué au niveau textuel et musical, c’est de la préparation et du temps. J’adore faire des spectacles mais après les avoir fait. C’est toujours beaucoup de pression qu’on se met, des pratiques la nuit, de l’énergie. C’est pénible, mais on est toujours satisfaits du résultat et la foule est souvent au rendez-vous. La Messe des Morts, c’est une belle soirée de qualité et une atmosphère particulière. Mais je serais content de faire un spectacle en forêt, dans un emplacement bien choisi.

T – Pour terminer, quelques mots sur le futur du groupe ?

BF – Présentement on a un projet de compilation avec d’autres groupes d’ici mais je ne peux pas trop en parler encore, et un petit quatre pièces, beaucoup plus sale et caverneux pour rendre hommage à nos classiques. On va aller chercher du côté de Gorgoroth, Darkthrone, Orcustus, même Bestial Warlust, un côté cru et old school que j’apprécie. Ensuite, le deuxième album est sérieusement avancé, on serait peut-être prêts à enregistrer en automne une fois qu’on aura défini le son à utiliser. Il y a même un troisième album dont la seule chose que je puisse dire, c’est que les lignes mélodiques vont être plus élaborées. On veut amener quelque chose de plus multicouche, multidimensionnel. On peut dire que le premier album est hypnotique et uniforme, alors on va se diversifier et se surpasser en restant fidèles à notre étiquette.

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Texte : Traum

Photographie : Thomas Mazerolles

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