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« Ma mémoire n’est qu’une succession d’images disparates sans trame de fond. Mon passé ne m’appartient plus. Il est celui d’un autre. Qui n’existe plus. Ou qui n’a jamais existé. Qu’importe… » (Extrait de Les Flots de l’Enfer)

Rencontrer l’Ame Noire d’Akitsa, c’est faire une plongée dans un monde désabusé et dénué de sens. Parler avec Outre-Tombe c’est montrer du doigt les idoles du passé devenues les pantins d’une société qui s’en va, comme ils le disent si bien, Vers la Mort.

A l’occasion du plus grand rassemblement Black Metal en Amérique du Nord, nous sommes donc allés faire le point sur le retour sur scène d’un spectre qui hante la scène québécoise depuis quinze ans déjà.

Thorium – Salutations Outre-Tombe,

Quelques quinze hivers se sont écoulés depuis les débuts d’Akitsa. Comment le groupe s’est-il construit? Quel état d’esprit mène à la création de cette haine froide qui a été le leitmotiv du groupe depuis ses débuts?

Outre-Tombe – Nous ne pouvons pas parler de construction en ce qui concerne l’avènement du groupe. Le terme serait très mal choisi pour expliquer ce qui a provoqué la naissance d’Akitsa. Cette naissance turbulente fut spontanée et instinctive. Notre premier démo témoigne de ce moment. Il dégage une atmosphère crue, déroutante et mystique. L’idée d’enregistrer du Black Metal mijotait préalablement dans nos esprits comme nous étions imprégnés par son aura maléfique depuis quelques années déjà. Il n’en demeure pas moins que l’enregistrement de ce démo fut une éruption chaotique d’idées hérétiques et de mélodies sulfuriques. À propos de notre état d’esprit de l’époque, celui qui a mené à la création d’Akitsa, nous étions totalement désillusionnés de la scène locale et de ses acteurs. Nous avions une vision différente et plus intense des souterrains cahoteux de la musique extrême. Mise à part quelques exceptions (je pourrais citer Myrkhaal et sa horde de l’époque; Frozen Shadows) les groupes locaux étaient tous à des années lumières de ce qui nous interpellait dans la scène underground internationale. Cette constante déception de nos coqueluches montréalaises a engendré notre son rude et notre concept intransigeant.

T – La scène Black Metal a considérablement évoluée depuis vos débuts et s’exporte bien en dehors des frontières du Québec. As tu vu une évolution depuis ces années noires que tu décris ? Te sens tu à ta place dans la scène actuelle ?

OT – Il y a clairement eu une évolution de la scène Black Metal au Québec depuis ces 15 dernières années. D’innombrables groupes ce sont greffés à cette scène, certains y sont toujours et d’autres ont déjà disparu. Il y a eu des moments très effervescents durant ces années, tout spécialement vers le milieu des années 2000 lorsque Sepulchral Productions est ressuscité des ses cendres. Je crois que Akitsa a sa place au sein de la scène Black Metal du Québec. Je n’éprouve aucun sentiment face à cette situation.

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T – Penses tu qu’il y ait une spécificité au son québécois? Que l’atmosphère, les traditions et le passé du Québec aient contribué à forger quelque chose d’unique, ou bien serait-ce un effet de mode passager? Et plus particulièrement, quelle relation entretient Akitsa avec cette origine québécoise?

OT – Si le Black Metal québécois a une spécificité sonore, je ne la connais pas. Je n’entends rien d’unique au son des groupes Black Metal qui proviennent de chez nous. La seule spécificité que j’arrive à reconnaître chez certains est au niveau du contenu lyrique et visuel. Comme vous le mentionnez dans votre question, les traditions et le passé du Québec font partie prenante des thèmes évoqués par une faction du Black Metal québécois. Ceci dit, ça ne fait pas du Black Metal québécois une exception du genre car bon nombre de groupes étrangers l’ont fait et le font toujours. Pour ce qui est de nous, nos origines québécoises ont toujours été mises de l’avant. Premièrement nous avons toujours écrit nos textes en français et, dans un deuxième temps, nos textes sont devenus de plus en plus chancelants et sans espoir, tel le Québec d’aujourd’hui.

T – Tu as dit tantôt que l’idée du Black Metal avait été mûrement réfléchie lors de la naissance du groupe. Peux tu nous en dire plus sur ton parcours musical et tes influences? Quels sont les groupes qui ont transformé ta vision de la noirceur?

OT – J’ai affirmé que nous étions imprégnés par l’aura du Black Metal précédemment à la naissance du groupe mais en aucun temps j’ai déclaré que c’était mûrement réfléchi. À l’époque de Totale Servitude, notre démo de 1999, j’avais quelques peu délaissé la scène Metal pour m’aventurer dans le Noise industriel et ses sous-genres connexes. La scène Black Metal était devenue fade et peu intéressante à cette époque. Quand le démo est paru j’ai renoué avec le Black Metal et j’ai découvert des cercles plus underground et intransigeants qui étaient toujours actifs. Autrement, les groupes qui ont transformé ma vision de la noirceur sont ceux-là même qui l’ont délaissé. Je pense à Old Man’s Child, Satyricon, Dimmu Borgir, Malignant Eternal et bien d’autres qui ont su exceller dans la déception. Ma vision de la noirceur s’est vue transformée par ces groupes qui l’ont incarnée auparavant. Tout ça pour devenir ce que eux-mêmes, à une certaine époque, méprisaient. La débandade de mes idoles de jeunesse est ce qui a transformé ma vision du Black Metal.

T – L’intransigeance est revenue plusieurs fois au long de ton discours et tu insistes sur une part des groupes phares du mouvement qui sont tombés dans le « piège » du son plus orienté grand public. A ton sens, le Black Metal doit-il rester réservé à une élite pour exister en tant que tel?

OT – Non, je ne crois pas. Il faut simplement en comprendre l’esprit pour bien l’écouter et bien l’exécuter.

T – Le travail sur la poésie des textes d’Akitsa et la musicalité des mots est très intéressant et je pense notamment au morceau « Les flots de l’enfer » où c’est particulièrement mis en avant mais également à « Grands Tyrans » que j’apprécie beaucoup et dont les textes sont même imprimés sur vos tshirts. Qui écrit ces textes et peux tu en dire plus sur le processus d’écriture vis à vis de la musique? Y a t il une histoire derrière « Grands Tyrans »?

OT – La majorité des textes du dernier album ont été écrits par Néant, un membre fondateur du groupe. Il a participé à plusieurs enregistrements au début de la carrière d’Akitsa et aujourd’hui il collabore principalement avec ses textes. Néant est un écrivain de grand talent et il ajoute clairement une touche raffinée à nos créations grâce à sa fine plume. Il y a certainement une histoire derrière « Grands tyrans ». Nos paroles sont presque toutes des métaphores sur des évènements ou des visions personnelles dont nous laissons l’auditeur en faire libre interprétation. De cette façon, l’auditeur peut interpréter le texte librement et s’approprier l’histoire pour en faire la sienne…

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T – Parlons un peu de la Messe des Morts. Akitsa fait un retour très attendu après de longues années d’absence au Québec. Impatient de retrouver la scène?

Tout vient à point à qui sait attendre.

T – La dimension live n’est pas toujours facile pour un groupe de Black Metal. Est-ce un aspect important pour Akitsa? Quelque chose qui fait partie intégrante de la démarche du groupe?

OT – Les concerts sont pour nous un défi que nous tentons d’accomplir au meilleur de nos capacités. Nous tentons de recréer sur scène l’atmosphère de nos enregistrements. Nos performances se veulent minimalistes, froides et crues. Nous concentrons toutes nos énergies à dégager cette haine qui habite la musique d’Akitsa et nous nous efforçons de créer une distance avec le public. Les concerts n’étaient pas importants au début du groupe. En fait, nous n’en faisions aucun. Les premiers concerts datent de 2008 lorsque nous avons fait la tournée avec Peste Noire. Le désir de jouer live s’est manifesté car nous nous sentions finalement prêts à projeter notre vision sur scène. J’imagine que, contrairement à nos débuts, le live fait aujourd’hui partie intégrante de notre démarche.

T – La majorité des groupes les plus extrêmes de Black Metal mettent un point d’honneur à développer toute la théâtralisation chère au genre: corpse paints, bracelets à clous etc… Akitsa au contraire a fait le choix de la sobriété et d’effacer tout contact avec le public. Y a t il une raison particulière?

OT – C’est simplement par souci d’authenticité. Depuis les débuts j’ai toujours été radicalement honnête dans ma démarche créative avec Akitsa et c’était important pour moi de poursuivre dans cette voie en ce qui concerne nos prestations sur scène. Je crois que cette froide sobriété représente parfaitement l’intensité de nos morceaux et l’isolement dans laquelle ils ont été créés. Nos concerts ne sont pas une fête ni un théâtre. Ils sont la manifestation d’une haine pure et bien sentie.

T – Penses tu que des festivals comme la Messe des Morts aient transformé quelque chose sur la scène Black Metal underground? Y a t il eu un impact que ce soit pour les groupes ou pour le public?

OT – La scène Black Metal underground, ses groupes et son public se sont définitivement transformés au fil du temps. Cependant, il est difficile pour moi dévaluer l’importance que les festivals tels que la Messe des Morts ont eu comme impact sur cette évolution. Le Black Metal a déjà été quelque chose qu’il n’est plus.

T – Pour faire un lien entre le passé et le présent d’Akitsa, la nouvelle édition du festival va permettre au groupe de retrouver sur la même scène Satanic Warmaster, après votre collaboration il y a un peu plus de 10 ans. Satanic Warmaster reste un des piliers de l’underground malgré un discours très extrême, parfois critiqué sur l’aspect NSBM (National Socialist Black Metal, mouvance radicale du genre au discours d’extrême droite – ndlr). Comment est ce qu’Akitsa se positionne par rapport à ces idées et à cette partie de la scène ?

OT – Nous avons déjà tenu un discours plus nationaliste au début de la carrière d’Akitsa qui s’est effrité au fil du temps. Nous sommes toujours fiers de nos origines et de chanter en français mais nos paroles d’aujourd’hui ne sont plus axées sur ces sujets. Notre état d’esprit actuel est beaucoup plus sombre, sinistre et sans espoir. Je crois que nous savons utiliser une forme de romantisme macabre pour dépeindre notre vision de la vie moderne à travers notre musique, tel un peintre ou un auteur le ferait par l’entremise d’une œuvre de fiction. Nous ne prenons pas de position face à cette partie de la scène. Nous sommes des analystes du monde moderne, pas police de la pensée.

T – J’aimerais aussi parler d’un autre groupe qui a un rôle particulier sur la scène et qui est lié à Akitsa. Après avoir partagé la scène avec Peste Noire comme tu le mentionnais précédemment, Famine a écrit aussi « Le dernier putsh » pour Akitsa sur « Au crépuscule de l’espérance ». Y a t il un lien particulier entre Akitsa et Peste Noire, musicalement ou idéologiquement? Es tu proche de Famine?

OT – Nous nous sommes connus durant la tournée Les Treize Nuits de la Peste organisée par Sepulchral Productions et des liens se sont créés. Nous tenions à faire une collaboration qui a résulté en un texte que La sale Famine de Valfunde a pondu pour Akitsa. Notre musique et nos idéologies ne sont pas les mêmes bien évidemment mais nous avons un esprit de camaraderie. La sale Famine de Valfunde et moi sommes toujours en contact.

T – Rétrospectivement, Akitsa a enregistré de nombreux « split » et donc collaboré avec de nombreux artistes bien au delà des frontières du Canada. Avec quel(s) groupe(s) aimerais tu partager ce genre d’expérience dans le futur, dans un monde idéal où tout serait possible?

OT – Très honnêtement je n’ai aucun nom qui me vient en tête. C’est le genre de projet qui se pointe le bout du nez sans avertir et sur lequel les deux parties travaillent mutuellement. Si je devais absolument nommer un groupe je dirais Marduk car j’admire leur carrière. Ils ont su rester authentiques et pertinents sans jamais tomber dans les pièges de la conformité qui ont tué d’innombrables groupes.

Vous pouvez retrouver notre retour sur la prestation d’Akitsa à la Messe des Morts par ici et trouver plus d’informations via le label d’Outre-Tombe : Tour de Garde.

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Texte : Traum

Photographe : Thomas Mazerolles

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